Guillaume Faury, pour que rien ne change

Une interview de Guillaume Faury, le patron d’Airbus, parue le 3 février dans « 20 minutes », appelle quelques remarques.

Le dernier rapport du GIEC nous amène à l’évidence : contrairement à ce qu’affirme G. Faury, le pire est bien devant nous et nous sommes loin de nous rendre compte des efforts et renoncements que nous allons devoir consentir pour parvenir à éviter un réchauffement global au-delà de 1,5°. 

La survie d’Airbus est à mettre au crédit, d’une part, de l’état qui a financé le chômage partiel des employés, et, d’autre part, des sous-traitants qui ont été remerciés. Tandis que les salaires de nombreuses personnes étaient gelés, les primes supprimées et les intérimaires virés, Mr Faury se félicite de la gestion de la pandémie. Si l’industrie « a gagné quelques années », cela s’est fait au détriment des salariés ; tout l’inverse de ce que nous défendons : une transition juste et responsable. Les salarié.es ne sont pas dupes des stratégies des entreprises même s’ils sont mis.es à l’écart des décisions. Ces hommes et ces femmes comprennent que les choix ne sont pas bons et qu’ils sont encore et toujours la variable d’ajustement. Nous proposons de préparer avec eux l’avenir de leurs emplois et de l’aéronautique, qui sera soutenable ou ne sera pas.

Ces 50 dernières années, le secteur de l’aéronautique a eu connaissance des travaux du GIEC et savait que le développement exponentiel du trafic aérien jouait un rôle significatif dans le réchauffement climatique. Pendant cette période, les émissions globales de l’aviation n’ont fait qu’augmenter au rythme du trafic.

A la suite du Sommet de la Terre de Rio en 1992, la nécessité était déjà apparue de diviser par 2 les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Afin de ne pas pénaliser les pays pauvres, il avait été prévu de les diviser par 4 dans les pays riches. Le secteur aéronautique, comme tous les autres secteurs industriels et agricoles, doit enfin faire sa part dans cette recherche de réduction des émissions globales.

La société civile s’adapte déjà à cette exigence et ce même dans la capitale de l’aéronautique. Au cœur de Toulouse, de nombreux étudiant.es ont appelé les entreprises aéronautiques à prendre leur juste part dans la lutte contre le réchauffement climatique. Malgré les rencontres avec Elisabeth Borne, alors Ministre des Transports et de la Transition Ecologique, étudiantes et étudiants n’ont pas été entendus et les promesses sont parties à la poubelle comme la quasi-totalité des propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat. Que dire aussi de la « grande démission » (voir en annexe) ? Et des difficultés de recrutement actuellement rencontrées par les entreprises aéronautiques ?

Les voyages « business » ne reprendront pas comme avant, alors qu’ils représentaient près du quart des déplacements : c’est déjà cela de gagné pour le climat ! Ce segment de marché, que Mr Faury ne juge plus dans l’air du temps, malgré les efforts de certaines compagnies aériennes pour séduire de nouveau sa clientèle affaires, est donc entré en décroissance. Une décroissance dictée par des considérations économiques mais aussi par une prise de conscience du rôle de l’avion dans le réchauffement climatique. Comment peut-on justifier des allers-retours Toulouse-Paris quasi quotidiens alors que les réunions en visio ont montré leur efficacité ?

Rappelons que l’ONG Oxfam vient de divulguer qu’en France, 63 milliardaires polluent plus que la moitié de la population. Ces 63 milliardaires sont responsables de l’émission d’au moins 152 millions de tonnes équivalent CO₂ en une année, soit autant que le Danemark, la Finlande et la Suède réunis 

De son côté Greenpeace a confirmé très récemment les motivations des jeunes qui indiquent très majoritairement que l’avion n’est pas nécessaire pour passer de bonnes vacances et qu’ils sont prêts à y renoncer pour des raisons écologistes.
Les étudiant.es sont rejoints par les scientifiques dont certains ont renoncé à leurs fréquents voyages pour des raisons écologistes également. La perception du voyage en avion a bel et bien changé.

Quant à l’impact de l’aviation sur le climat, G. Faury prend bien soin d’oublier de citer les effets non CO2 ; rappelons encore que l’aviation est responsable de 5% du réchauffement induit par l’Homme sur la dernière décennie. Si la consommation par passager/km a diminué, l’augmentation du trafic a largement gommé les gains technologiques. Cela a eu pour conséquence une augmentation des émissions globales du secteur ; ce qui est un non-sens au regard des alertes scientifiques.

G. Faury, qui reconnaît maintenant, dans cet entretien à 20 minutes, que : « L’hydrogène, c’est la solution du XXIIe ou du XXIIIe siècle, c’est la solution pour le long terme »  est d’accord pour ne pas attendre 2035 pour réduire l’impact de l’aviation sur le climat ; nous lui suggérons donc qu’il est nécessaire de limiter la production d’aéronefs afin de limiter le trafic et, ainsi, limiter les émissions globales. Sans cela les émissions de GES vont continuer à croitre car les solutions à venir, comme les carburants dits alternatifs (les SAF – Sustainable Aviation Fuel), les optimisations de trajectoires et le renouvellement des flottes, ne seront pas effectives en 2035. Nous proposons d’avancer à budget carbone défini et aligné sur les scénarios 1.5°C du GIEC. Dans ce cadre et dans la limite des nuisances acceptables par les populations survolées, l’aviation peut continuer ses activités. Cela passe par de grands défis : diminuer les émissions polluantes globales de l’aviation, partager un juste accès au ciel et diminuer le niveau sonore des avions au décollage et à l’atterrissage. Cela se fera nécessairement avec une coopération internationale forte. Donnons-nous en les moyens !

G. Faury évoque aussi « la concurrence » avec les autres secteurs dans la course à la décarbonation. Oui les autres secteurs doivent faire leur part, mais l’aviation ne pourra pas s’octroyer toutes les vertus de l’innovation dont tous les secteurs ont besoin. De même les pays riches ne pourront pas s’octroyer toutes les ressources, comme l’électricité produite par les énergies renouvelables, pour se décarboner. Le défi est mondial et, aux côtés des scientifiques, nous en appelons à un sursaut démocratique pour que la question climatique soit au cœur des échanges entre les peuples. Sinon, les solutions préconisées pour parvenir à un avion sobre vont nécessiter une production toujours plus importante, des extractions, des accaparements de terres et une énorme quantité d’énergie alors qu’il faudrait faire une pause dans la course technologique et consacrer nos efforts à se préparer, comme nous l’indique le GIEC, aux conséquences du réchauffement climatique !

L’aviation, nécessaire à bien des égards, n’est néanmoins pas vitale comme l’agriculture, le logement ou la santé. L’aviation reste principalement réservée aux plus riches de la planète. Nombre de rapports scientifiques (ISAE-Supaero, ADEME, Aero-Décarbo) montrent qu’il est nécessaire de freiner le niveau du trafic aérien et en parallèle d’investir dans l’innovation. C’est ce que nous appelons à faire.

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